Cet amour-là

"Elle dit: non, ne pleurez pas, ce n'est pas triste, en rien, en aucun cas. Il s'agit de vous et de pas vous, oubliez votre personne, ça n'a aucune importance. Il ne faut pas se prendre pour un héros. Vous êtes rien. C'est ce qui me plaît. Restez comme ça. Ne changez pas. Restez. On va lire ensemble."

Yann Andréa
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dans un square

Ce sont quelles ces musiques. Parce qu’elles signifiaient comme tu savais peut-être fouiller ou alors que tu entendais ou avais. Clef, tout savait. Elles incarnaient ton pouvoir, manger. Tout ce que tu pouvais me donner. Manquant. Sans. Toi ne pouvant, puisque là le vide était collectionnant. Le vide à cause de ce que le temps. Alors jouant puisque je prenais. Et je m’en couvrais. Blason branché marchant, pensant le regard sur la ville, sur. Je voyais te. Tu pouvais, fier, mes pas te portant. Des petits produits sans risque, biens pour. Glissant partout, synapses et corps, sans jamais engager. Faits. Comme un onguent. On dit dans les supermarchés, et d’ailleurs je suis toujours ravie à Monoprix, et même je n’y vole plus comme avant. Parfois j’imagine contaminée. Peut-être j’ai reproduit, tissé plus loin. Je leur ai demandé à chacun. Et alors à tous ensuite j’ai, sans voir. Maintenant. Ces petits dons seuls. Eux pouvant là où non. Où toi non. Toi laissant corps. Propre et sans risque. La violence maigre qui reproduit toujours celle plus tard qui voulant, qui arguant la force, celle sur faible, celle d’avoir ce que pourtant voulait. En voiture, dans un square, les chiffres rouges de l’horloge dans le lit.

Vouivre

"l'enfant pleure et rit en même temps, tandis que l'adulte non." Marguerite Duras, les yeux verts

C'est intolérable pour elle tu vois. Intolérable. La vie j'entends. Elle boit, elle écrit, elle crie. C'est-à-dire qu'elle ne sait pas parler autrement qu'en criant, qu'en appuyant à fond sur les syllabes. En fabriquant des sons qui ne caressent pas. Qui crient. Qui se cabrent. Quand elle parle elle se cabre. Elle s'exprime comme elle peut: dans la douleur, depuis la douleur. Quand elle parle tu entends le crissement du stylo sur le papier, seul refuge, seul repère. Quand elle parle tu vois que le langage est fait pour être écrit dans sa vie. Qu'il ne dit pas grand chose autrement, qu'il est au bord du précipice quand elle parle. Celui de la folie.

Le vent pour elle c'est intolérable - ça attise les tripes le vent c'est pour ça, intolérable. Le vent c'est aussi quand les mots sont arrachés par les bourrasques, gobés, effacés. Un sale coup de balais sans considération, l'injustice du monde résumée à un élément. La mer en revanche, la mer. L'odeur, le son, la texture et le froid. Palpable dans sa langue, la mer. Caresse gigantesque, retour aux sources: paix. Couleur infinie, au plus près de la jointure impossible entre le plein total et le vide total. Comme la ligne d'horizon.

C'est pour ça sans la mer elle s'insurge, elle n'y peut rien.

Souvent d'ailleurs la Vouivre crache le feu.

P.

P. boit de la bière au lieu de manger, comme le père. P. a d'ailleurs ce teint gris et cette peau flasque que je connais par coeur. La différence c'est que P. comme N.K. ce héros des temps modernes et de la Goutte d'Or (mais qui devrait être le héros de tout Paris et du monde entier avec ses rêves de romans liant Paris Hilton, la Mésopotamie et la divinité), P. a un talent quelque chose. Il faut creuser pour qu'il émerge ou plutôt attendre le bon moment pour qu'il s'exprime. P. quand il parle se parle à lui, sa voix quand elle sort de sa bouche semble être un flux d'énergie vacillante et sombre destinée à le nourrir lui, c'est qu'elle se retourne sur elle-même et replonge dans ses tripes à lui au lieu de se diriger vers toi. Et quand bien même tu pourrais saisir des bribes de sonorités échappées, tu piperais rien puisque sa langue même est autre. Incantation, chaque phrase est brève et répétée à l'infini, parfois déformée avec mise en exergue d'un mot ou d'un autre et inversion des places dans la phrase, jusqu'à ce qu'elle soit bien intégrée dans son esprit à P. Il répète tout ce qu'il dit comme le petit poucet dépose ses cailloux histoire de s'ancrer dans le sol dans la chair dans la vie dans un sens quelconque. P. a comme moi un rapport avec le son. Quand je dis comme moi je ne parle pas du talent puisque moi le son j'y connais rien je sais pas faire tandis que lui. Lui tu vois quand il se met à faire du son il sort de lui il se révèle et il s'oublie. Sa voix se met à trembler, à exister. On dit Gil Scott Heron parce que ça fait bien et parce que c'est vrai. Son pull dégueulasse qu'est toujours le même on l'oublie quand il commence à chanter. Sa chair cadavérique et ses sautes d'humer s'effacent sous les bruits qu'il commet. C'est qu'il arrive à plonger dans les ondes qui caressent sa cage thoracique et qui se propagent de la pulpe de ses doigts pinçant les cordes de la guitare jusqu'à la racine de ses poils. Il est comme possédé, dépassé par la musique, esclave amoureux, victime volontaire: c'est que quand il chante qu'il dit enfin, quand il joue qu'on le voit tel que quelque part au fond de lui il est vraiment, malgré lui, sublime. C'est que je crois que comme moi il arrive à éteindre la machine infernale quand la hauteur de la note vient titiller ses vertèbres. C'est que je crois que comme le père il a besoin de ça, d'une porte de sortie qui ne serait pas artificielle, chimique. C'est que je crois qu'il fait partie de ces êtres au suicide manqué. J'entends par là qu'il fait partie de ces êtres qui ont le courage de vivre alors que leur nature profondément sensible (imagine un corps mutant dont les nerfs ne seraient pas sous mais sur la chair) leur rend la vie intolérable.

Lison

http://vimeo.com/53004054 

Lison sortait son chat au bout d'une laisse. Pendant des mois, il avait tiré sur la laisse. Il essayait de se barrer. Il se jetait sur les jambes des passants. Pendant des mois, Lison l'avait trainé comme ça sur le sol, toutes griffes dehors et le regard acéré. Il pipait pas et tout le monde disait que c'était pas normal un chat comme ça au bout d'une laisse. Elle s'en foutait Lison que ce soit normal ou pas le chat, la laisse. Tout ce qui comptait pour elle c'était de pas être seule quand elle allait entrer dans le café. C'est que depuis des années en fait Lison se droguait au zinc des cafés. Les couleurs des zincs de cafés usés par le temps et par le passage des coudes, des plateaux et des tasses de café. La monnaie qui tinte à chaque fois différemment mais toujours avec cette qualité métallique qui lui faisait mal aux dents. Une douleur agréable qui faisait qu'elle se léchait systématiquement les babines. Dans sa tête. Pour pas faire peur aux gens. Parce qu'avec le temps c'était devenu de plus en plus difficile de trouver des gens pour l'accompagner. Non qu'elle soit intolérable le soir dans les bars. L'alcool se voyait principalement dans ses yeux et dans ses joues gonflées. Ça la rendait pas méchante ou débile. Mais des gens tous les soirs pour l'accompagner avec le temps c'est compliqué. Il y avait les histoires de coeur qui sont le pire fléau. Qui enferment les gens sur eux, en eux. Qui leur donnent de l'importance et où ils voient pas comme ils meurent à petit feu (on dit ça parce que leurs organes fonctionnent encore mais pour de vrai c'est tout d'un coup: l'amour et la mort, pareil, simultané, comme un poisson dans un bocal). Il y avait depuis quelques temps et c'était pire encore les enfants. Parce que ça donne de l'importance les enfants. Toutes les bouches autrefois amies et maintenant plissées autour d'un mot laid comme responsabilité. Il y avait aussi la condescendance cadre supérieur. Tu vois moi le boulot. La nuit dormir. Etc. L'inquiétude finalement du cadre sup père de famille et amoureux: mais tu vas pas te saouler tous les soirs non plus Lison? Et sinon qu'est-ce tu fais pour gagner ta vie?

Dans l'absolu c'était pas vraiment un problème puisque la solitude elle aimait ça Lison. C'était juste les portes d'entrée des bars et des cafés qui la faisaient flipper. L'angoisse des regards. La peur. Le vertige. Le manque de protection. C'est pour ça qu'elle avait acheté une laisse au chat. Pour qu'on regarde le chat pendant qu'elle s’agrippait à la vie et au comptoir. Pour que le chat ronronne un peu aussi avec son regard féroce et ses griffes de pacotille. Pour qu'on s'imagine qu'elle aussi était douce et cruelle. Et puis maintenant le chat, histoire de bien faire taire tout le monde, paradait solennellement au bout de sa laisse comme un prince, comprenant son rôle crucial dans les échappées de Lison. Attirant l'attention des clients du bistrot quand elle sombrait pour qu'elle ait le le temps de reprendre ses esprits. Ondulant entre les jambes des passants quand il voulait la faire rire. Plongeant ses moustaches dans son vin quand il voulait la faire taire. Mettant son derrière sous son nez quand l'heure de rentrer approchait.


Inspired by a crocodile

Halloween

http://youtu.be/lzQ8GDBA8Is

Et il y avait cette femme. M. La cinquantaine bien tassée. Elle vit avec ses poules, son mari et ses chiens. On marche dans la terre partout. C'est sale et ça pue. M a ce prénom pourri et se fout des sensibleries. Et M nous racontait, à E et moi, la mort de son chien Halloween. C'est qu'E est partie de Sarliac sur L'Isle pour monter à Paris. Elle est dirige aujourd'hui une collection de vêtements casual chic pour la marque F et vit à Sydney. Mais le truc avec E, c'est qu'elle n'a jamais rien perdu de ses origines et qu'elle n'en a jamais eu honte. La tambouille à base de bouse de vache, les silos de maïs: ses meilleurs souvenirs. Donc, M et sa nature de bois brut. Halloween est mort à quatorze ans. On se disait que c'était un âge correct. Mais M a les yeux brouillés. Elle nous dit tu sais les chiens entre eux. Un soir, je rentre chez moi avec la petite de D. Je la gardais parce qu'il bossait et que la belle fille était chez le coiffeur. Je vois le nouveau chien et la hargneuse dans un coin. Pas Halloween. Rien d'inhabituel. C'est juste que je le sentais pas. Tu sais, ces trucs-là tu les sens. Alors je cherche Halloween et je le trouve dehors dans un coin à côté de la grange. Il bronche pas. Il pleure pas. Je le sens pas. J'appelle le vétérinaire parce que je vois qu'il est abîmé. C'est souvent que ça arrive. Ils sont comme ça ils se battent. C'est des chiens. Mais je le sens pas. Je dis au véto que je viendrais à dix sept heures, quand j'en aurais fini avec la petite et que sa mère sera passée. Mais je le sens pas alors je touche Halloween. Et je le sens pas. Vraiment pas. Les poils sont là. La chair est là. Mais le corps n'est pas là. C'est brisé sous mes doigts, explosé. Et Halloween qui bronche pas. Qui bouge pas. Les chiens qui disent rien mais je sais. C'est des chiens. Je sais pas pourquoi ça me fait ça. Halloween a quatorze ans et c'est normal, c'est des chiens. Je prends la petite et je la pose chez O. Je prends le chien et je l'emmène chez le véto. Je sais qu'il pourra rien le véto mais moi je peux pas le laisser comme ça. Halloween, quatorze ans. Le véto il veut bien mais il peut pas. Il veut bien mais pour cent euros il pourra seulement planter une aiguille dans le coeur d'Halloween parce que les os et les poumons sont défoncés. Moi je sais pas, je veux bien faire. Halloween dit toujours rien. Mais je peux pas le laisser là. On prend donc pour cent euros l'option piqûre et ses yeux qui me regardent. Moi j'y peux rien et je leur en veux pas. C'est des chiens. Quand je suis rentrée j'ai pleuré dans la voiture. Je voulais pas, je pouvais pas leur en vouloir. C'est comme ça, c'est des chiens. J'aurais voulu l'enterrer mais je l'ai laissé là bas. Chez le véto. Je voulais faire un trou, creuser pour l'enterrer mais c'était trop tard et ça changerait rien. Il était mort comme ça, une aiguille dans le coeur et les yeux ancrés dans les miens. C'est des chiens, entre eux c'est comme ça.

L'histoire de la voiture

"Tous les chiens du quartier s'appelaient Miquet ou Boby." Annie Ernaux, La honte

Hier justement, je dînais avec Z qui est le meilleur ami ancien militaire du père de M. M c'est ma coloc, elle est belle et puis moi je vis avec. On mangeait libanais et il parlait en chiffres parce qu'il est chauffeur pour le premier ministre et que toute sa vie c'est acheter du mobilier Ikea puis le même en plus cher puis en encore plus cher. Z est fou, positivement timbré. Z a un costume à 800 euros dont il est fier et une montre en plaqué or à moins qu'elle ne soit en véritable. C'est pas beau de toute façon, ça et les carrés de sa cravate et les lignes de son écharpe et le bleu de sa chemise. C'est morbide et c'est la vie quand elle est synonyme de réussite et d’ascension sociale. D'ailleurs c'est là qu'intervient l'histoire du chien. Z avant habitait à Chalons en Champagne. Avant d'habiter à Chalons Z était dresseur de chiens pour l'armée. Il a d'ailleurs une cicatrice sur l'oreille droite. On ne la voit pas mais il la montre quand même pour dire que le dressage passe inévitablement par l'affrontement. Il dit aussi qu'il préfère les chiens aux chats parce que tu peux leur foutre un coup ils reviendront quand même. Ils t'aimeront sans te snober. Il suffit de leur donner à manger et puis ils sont là à remuer du popotin. Francs et directs, d'un amour cash comme le cul d'une femme. Les chats c'est compliqué, sauf les siamois. Mais il dit ça et il le sait parce que le seul chat qu'il ait connu était siamois. C'était celui d'une nana qu'il baisait. Il ne voit pas forcément de lien entre la nana qu'il baisait et sa considération pour les siamois. Quand il habitait à Chalons donc il avait un chien, son chien. Et ce chien il a dû l'abandonner pour Paris, les voitures, les ministres et l'argent. Il pourrait d'ailleurs longtemps te parler de politique puisqu'il en connait les coulisses et puis t'as vu Hollande ce guignol comment il pourrait redresser la France étant donnée que la Corrèze est le département le plus endetté de France. Son chien il l'aimait bien, beaucoup même. Il l'a donné a des amis. Comme ça il savait qui s'en occupait, où il était. Ce qu'il ne savait pas, ce qu'il n'aurait pas pu prévoir c'était l'histoire de la voiture. Personne y pense à l'histoire de la voiture. On en parle un peu l'été à cause des bébés déshydratés mais on croit jamais que ça arrive vraiment. Pour de vrai dans sa vie. Sauf que là oui, il sourit, lisse les manches de son costume. Il est mort dans la voiture le chien. Ils l'ont oublié. Il leur en veut pas vraiment.