Cet amour-là

"Elle dit: non, ne pleurez pas, ce n'est pas triste, en rien, en aucun cas. Il s'agit de vous et de pas vous, oubliez votre personne, ça n'a aucune importance. Il ne faut pas se prendre pour un héros. Vous êtes rien. C'est ce qui me plaît. Restez comme ça. Ne changez pas. Restez. On va lire ensemble."

Yann Andréa
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Audrey

J’avais envie qu’elle n’existe pas, que non, pas elle
Que ses cheveux raides, qu’une bêtise profonde, autre encore
C’est le corps non, sien non, ses cheveux trop bruns pour être miens
J’envie, j’avais, c’était et pas, la façon de placer la hanche que je, si j’avais
Moi aussi la maigreur, moins jeune
J’imagine, suis et là peut-être la honte qui s’évapore
C’est souvent dans l’image, l’oeil qui croise
Ensuite alors le son frontal
Le son sien, qu’on imaginait sien, le monde si vaste
de rapports inventés
Investis là sur temps et corps là, rassurant la durée
Capital et morale
La sainte odeur d’éternité
C'est toute éteinte alors que s'est vautrée
L'enfant pensée sur canapé

Lamia

Big fat white heart open, mouth with thick lips, ready to kiss and bite and lick and love. Huge. Each step big brests moving up and down and left and right. The smootheness of the skin and the big calves and the butt. So deep. The amount of noses one should burry in that flesh. The strength of one against all. Men weeping under each arm. A babe snoring comfortably inside her right cheek. Her eyes stroking miles of Angst. Between her thighs, flowers blooming in shades of yellow, pink and green. The goddess was wearing a white top and a pair of very thin leggings her arms were tatooed had been tatooed long ago some ink still showed signs of previous pains on her dark skin. Fat around the bones under the ears hair tied back. All those years of holding onto crying souls. Foul play each step of the way. A dying soul is a lying soul is a soul that does not say. Lamia bloomed away.

It wasn't that difficult to carry the same chair up the same hill every day of the year. Just sometimes she fell sometimes a leg broke sometimes the hill was a mountain was a wall was a nothing she had to cling onto until the next day or man it's all the same.

She'd seen the cloud coming seen it understood it the meaning the amount of men crying under her arms blooming between her legs remembering peace inside her mouth. All increased. The cloud kept on crawling she went on blooming licking. Thick lips, fat heart. The cloud was nothing at all. One could nearly see through it and time would pass does pass is made to pass. She didn't care and kept on being Big and fat and white and black.

It's when her girlfriend disappeared that the first bruise appeared. Soon she'd be thin. But in the meantime: big fat white heart open, mouth with thick lips. Kissing away.





Lucie

"murmura la belle et savante chirurgienne; passe-moi du baume et prépare de la charpie" 
Alexandre Dumas, La Reine Margot, 1845


Shit hurts, slogan noir sur fond blanc. Rapport à un groupe mythique très peu écouté des années quatre vingt. Le top laissait entrevoir la forme précise du sein. Petit, le téton affirmé.

Je crois que la femme pleurait. Je le crois bien que ses mollets se soient évertués tout le long de l'entretien à dire précisément l'inverse. Ouverts, éclatants, ils affirmaient sa force son unique présence sa chance parmi toutes celles de Paris d'avoir ces mollets et ce cul. Disons qu'ils s'attachaient à ce savoir relatif comme à une bouée, courant les trottoirs, traversants les passages piétons et grimpant les marches à une allure de gazelle en lévitation. Pendant ce temps, la femme parlait. A mesure qu'elle parlait, clairement portée par les mollets (qui, je le rappelle, vadrouillaient), sa gueule s'ouvrait. Trahison suprême, la lèvre supérieure se tordait comme un serpent en pleine crise d'épilepsie. C'est-à-dire qu'on la voyait tressaillir, dans un rejet absolu de la danse du mollet. Et les mots qui, lissés, formaient des bulles éclatantes de joie moderne, séduisante, clinique, étaient trahis par ces lèvres (le bas répondait au haut en une forme de transe chamanique, intense d'immobilité). Dans leur ombre, les dents se cachaient les unes derrière les autres,  honteuses, tout en découvrant parfois – quand par exemple les lèvres se fendaient d'un sourire menteur – un œil de mendiante qui se mettait bien en bas pour regarder supplier nier tout ce que la bouche disait. La langue elle-même rampait tout au fond, récalcitrante, ce qui fait que le son bien certain des mots de la femme qui se voulait biche fleurait le vomi. Pris de nausée, je voulus assez rapidement partir mais je compris aussi que mon acharnement à analyser les tétons et mollets, la langue, relevait d'une obsession pas tellement naturelle. Ou plutôt, je sentis le monstre de la culpabilité m'envahir. Ou plutôt, je compris que les délices du voyeurismes n'étaient pas loin. Que la chose allait s'accentuer que la lutte entre mollets et lèvres serait sans merci et que, sans moi, tout retombait à plat. Oui parce que moi dans tout ça. Moi déclencheur de cette lutte intestine. Enfin, s'il faut être totalement honnête, et à quoi bon faire autrement, moi-pas moi. La minette était prise au piège non pas tant par moi, ma chair, mon sang, ma date de naissance, mon empreinte digitale, que par ce qu'elle attendait de moi. Un prix. Une petite décoration à mettre sur son top, sur sa cuisse ou dans son crâne. Un truc étincelant qui dirait qu'elle biche, mollets et œil (parce que les mollets n'étaient pas seuls), m'avait moi dans la peau comme dans la vie et réciproquement. Comment on en était arrivés là comme à chaque fois, presque mathématique, la différence entre vide et plein. Aussi peut-être une assez bonne adéquation dans la répartition entre lesdits vide d'un côté et plein de l'autre. Circonstancielle adéquation, délicieuse au demeurant, un peu encombrante dans le temps. Et puis aussi mon habitude de la biche et de la mendiante. Souvent réparties de la sorte chez les femmes de Paris. Il ne faut pas croire que je ne reconnais pas sa charmante existence ou que je la mésestime. Non je l'aime. Au même titre que n'importe quelle autre charmante existence. De Paris ou d'ailleurs mais c'est à Paris que ma collection est la plus importante. D'aucuns pourraient voir en moi un naturaliste, qualificatif qui ne me déplaît pas mais que j'évite de mentionner quand une biche se ramène. Bref, là, une biche mendiante bien proportionnée aux mollets ravissants avec des dents toutes recroquevillées.

Et tout à coup l'oeil droit de dire – j'en ai marre toujours pareil de la langue qui rampe après avoir volé. Tu veux pas qu'on échange?

Se pourrait-il que. Mais non c'était impossible, les lèvres étaient au paroxysme de leur crise et la gueule déconstruite au dernier degré (un champ de ruines, une déchetterie, un HLM? Impossible de savoir à quelle image elle s'accrochait). Pourtant.

Sérieusement. T'as jamais voulu essayer? Les délices de la torture ventre au sol, ongles plongés dans les tripes, chair baignée de larmes. Le fait de savoir. Il y a quelque chose d'exaltant à vouloir toujours sans jamais assez. A voir les barbes se dresser, lâches et muettes, dans un rejet épidermique. A pouvoir percevoir le dos qui rêve de se dresser pour permettre la fuite du corps lassé. Se sentir visqueux, menaçant. Avoir les mains tordues, crochues et suppliantes. Le corps qui dicte tout. La tête qui n'existe plus autrement qu'en auxiliaire, outil au service d'une faim terrible. D'une faim légitimée depuis que le monde est monde. D'une faim maintes fois louée. D'une faim absurde et ridicule si on y pense mais si impérieuse qu'elle en devient une façon d'y être, au monde.

Et c'est comme ça que finalement, shit hurts, slogan noir sur fond blanc.


Martha

On her knees while her spine turning
Up and down the leg the ant was crawling
So was the snail - the bones, a vessel.

Martha woke up one morning with a tooth missing. She'd been in all week, watching screens toss her frustrations around. Dashed on the bed each night. To the point where her nails burnt. Yet now the mirror and the gap in the mouth. Right maxillary cuspid. No explanation. The darkness of the mouth, a glimpse each time she smiled. And she was smiling. Something somewhere at last. Something true, a tooth, had decided to react. To go away to let her down to say stop it fed up I'm part of the whole damn thing you forget each time for days pressing your fingers on your flesh to remember moments that never mattered. A brilliant tooth that is, speaking words of truth. Writing down sentences in a tongue she could understand. Martha was laughing. The more she laughed the more her body, gaining confidence, started to express. Cramps, cracking bones, howling guts. Toes and calves like concrete. Pinching, itching, asking for water, bred and milk. Martha on the floor with laughter. The time had passed, some even had babies. She was laughing louder. Completely mad the story of the tooth who would believe that's what made her understand the cruelty and beauty of it all. That strange expectative position. Eating waiting observing wanting. Asking to be crushed then squeezing all the life out of the stem. Seeing the wall, building it like crazy. Going to and fro.

Martha then changed her sheets, brushed her remaining teeth and called a friend.

I think I'd like to marry Beckett.

That's what she said.

Mélanie

Le coeur de battre atroce douleur ça tire sur les tendons, ça claque, jamais rien senti comme ça. Mélanie le sang dans la tête les pieds et les liens autour des pieds qui brûlent qui tirent eux aussi qui ne sont rien rapport à la peur la certitude de savoir que cette fois pire encore que toujours pire que jamais rien issue que tout prétexte à la douleur du coeur qui tire sur les tendons peut-être un jour les tendons craquent et la libèrent Mélanie de la peur de savoir que sans raison les pieds liés la tête en bas les mecs et leurs fouets. Mélanie là comme ça pour servir sourire sans plus tenir debout laver manger la merde.

Et le plaisir qu'ils ont à regarder qu'elle sent hurlant la mort de tout la facilité le coeur moins douloureux que la chair qui n'est plus que feu pourquoi là comme ça simplement pour le regard la possibilité la limite à jamais qu'est ce qui la tuera en premier à quel point son corps son âme

Mélanie ne le sait pas ça, elle l'imagine à regarder l'image impossible de cette femme réelle dans ce décor réel frappée par des hommes réels observée par les hommes et par les femmes et par elle sur l'écran réel de son ordinateur à travers un lien redistribué au hasard trouvé là et Mélanie désarmée à voir une autre Mélanie frappée à savoir la peur incapable d'entendre la douleur de réagir c'est pas possible même pas de haine la bouche ouverte les mots zéro les mots quels mots dire quoi de ça Mélanie frappée regarde la déconcertante facilité du geste entend la profondeur du cri voit la possibilité qu'elle a d'avoir un avis l'impossibilité qu'elle a d'avoir un avis l'intolérable réalité là sur l'écran là vraie là comme ça rien à dire que faire rien. Mélanie tremble et crie Mélanie absorbe la douleur de Mélanie frappé Mélanie veut l'absorber la refuser. Mélanie vidée Mélanie regarder les gens dans la rue réelle entendre les conversations dégradantes d'humains dégradés affaiblis affadis sur le point de s'effacer. Mélanie de hurler. Les passants les cafés les distributeurs les allocations les parachutes dorés les insecticides les histoires oedipiennes et la belle mère tarée. Mélanie hurle. Sur l'écran Mélanie toujours frappée à jamais frappée avec la même déconcertante facilité. Le même cri impossible du réel qui se répète. Les méchants galeristes et le mec qu'a rien compris avec son ego surdimensionné le prix du pétrole et les retards de trains. Mélanie en est à s'écorcher vive pendant que Mélanie frappée le coeur usé la chair en feu.

Assise sur le quai de la station La Chapelle, Mélanie s'est figée. Sel retourné. On n'a plus rien su d'elle.

Aurélie

"Et plus nous voudrons te mettre en garde, plus tu auras envie de sauter par la fenêtre."

A l'ouverture: allongée sur un drap d'un rouge trop passé pour être vrai, Aurélie émerge.

Les yeux en dedans, Aurélie a ce jeu de printemps. Se sachant forte en algèbre, la jeune femme accumule les chiffres en mode explication de texte. Si deux ne suffisent pas c'est qu'il faut un troisième amant. Caléidosccope pyramidal, Icare montant descendant selon que le coeur ou les tempes s'agitent. Il est question de chakras. Evidemment Oedipe hante lourdement, mais les siècles l'ont rendu tellement redondant qu'il s'agit surtout, à son endroit, d'appartenir à ce tout des femmes. A chaque endroit, Aurélie mesure. La dilatation des pores, le rythme de la respiration. L'ennui. Le coeur palpitant surchauffé. Les pieds usés et coudes tendus. Les synapses qui tissent comme des fourmis. Puis il y a Orphée qui la fait rire. Et Déméter qu'a rien compris. Aurélie c'est Médée. C'est ce qu'elle aimerait. Elle s'entraine aux Haribos. A tout appris sur les bébés, les congélos et les menstruations. Sait faire le regard pathétique et se prendre au sérieux au point d'envisager un canif dans ses cuisses. Aurélie marche en rond et fait parfois ces carrés - deux pas, deux pas, deux pas, deux pas - à des rythmes différents. Aurélie sait danser, ça lui permet d'explorer les zones du corps. Et de savoir draguer. Aurélie est forte. Elle sait parfois baiser. Aurélie a trente cinq ans d'ennui dans son cartable et fait tous ses devoirs et beaucoup l'espoir d'y arriver, à respirer. Aurélie le pathétique elle fait avec. Aurélie pleure, ça a un goût de chocolat. Quand Aurélie se touche sa voix est rauque et quand elle jouit c'est en riant. Aurélie n'existe pas mais se fabrique. Aurélie est un calcul mathématique, une combinaison de flux et d'accidents. Aurélie attend, ouverte. Aurélie bat la mesure. Un précipice fait chaton. Une mignardise en acier. De la poussière accumulée.


Marlène

La chambre nue et la lignée de femmes qui avant et après se déchirent l'héritage et la tradition bafouée. On est en Tchécoslovaquie mais on serait tout aussi bien en Roumanie. Les années 2000 sont comme les années 90 qui elles-mêmes diffèrent très peu des années 80. Il fait froid, il neige et on pleure. On pleure de solitude au coeur d'une terrasse sur-chauffée et sur-peuplée de Paris. On raconte le drame des pieds qui avancent en douleur le long des derniers mètres. Le corbillard porté par les voix cristallines et les liens du sang ne disent plus rien. Silence fécond. La main saisit la terre. Plus tard dans le train, dans le lit, dans les plis, on fera le geste de chasser la poussière pour la forme mais on laissera une trace au creux de la nuque pour ne pas oublier ce qui ne s'est pas passé.

Pendant la période communiste elle était infirmière. Déjà sœur et promise. Elle lavait le cul, mettait les pieds dans des bassines rappelant ainsi des gestes déjà vus. Ils étaient nombreux, elles n'étaient que deux. Le but de la manœuvre, du régime et des hommes, était de les éroder. De limer la force et l'amour. De nier la foi mais d'utiliser l'efficacité. Plus tard elle sera mère supérieure comme dans les films, en plus tangible. Il y a peut-être des livres, des textes, des pensées. Peut-être quelques idées. Ça a été. Tous les matins se lever. Prier. Manger et se laver de manger. Parler et se laver de parler. Désirer et détester se laver du désir. Désirer encore. Être pardonnée. Fusionner. De stature noble comme l'ensemble de la lignée. Ces femmes que l'on remarque toujours et partout, faites pour être vues. Impossibles à consommer.

Dans la chambre vide on ne dira pas c'est la paix qui règne. On ne dira pas non plus l'ennui. On se dira submergé et ce ne seront ni la blancheur des murs ni la sobriété de l'équipement. On pensera à la discipline et on se rira un peu de ces hommes pauvres hommes, militarisés. On n'aura pas le vertige et on n'aura pas peur. On ne peut pas non plus parler de respect, le mot est creux. On se sentira connecté, relié. On aura les yeux ouverts et on saisira l'espace d'un instant l'immensité d'une vie. 



Eleonor

http://youtu.be/Ja-LCsTU-eM

C'est le cuisinier? Le vendeur de chaussures alors? Non, toujours pas? Et il n'y avait pas un photographe ou un chanteur de rock, quelque chose comme ça?

C'est là qu'Eleonor comprit l'histoire du fil. Impossible de suivre, pour elle comme pour les autres, la surenchère de ses conquêtes. Installée sur son divan, les jambes gaînées de noir et repliées sur le côté comme la queue d'un chat, elle limait ses ongles en se remémorant la conversation de la veille. Comme elle s'était sentie sale et nulle dans le regard incrédule de son amie. Impossible de partager l'hystérie avec laquelle elle répandait les débordements de ses entrailles. Toujours entière et capable d'évoquer les cimes des monts les plus vertigineux pour illustrer l'intensité de ses sentiments. Le vertige et l'effroi dans le regard des gars qui pensaient eux à consommer un bout de viande saignante et charmante. Pensant que sa liberté de ton était un écho de la liberté de ses moeurs. Fuyant dès que son regard dans le noir prenait des teintes de lavande prête à être cueillie.

Elle y avait cru à chaque fois. Elle avait voulu y croire. Elle voulait y croire. Elle voulait qu'eux y croient. Et puis elle s'en foutait aussi. Simplement parfois l'idée d'être aimée, pourquoi pas. Mais pas lourdement, non, avec panache et humour. Tendresse et fougue. Eleonor avec sa poitrine pulpeuse et son franc parler. Ses dons de chanteuse, d'écrivaine et d'amante. Tous le savaient, ça se sentait. Son port de tête, comtesse de l'Est. Ses mouvements de hanche, reine d'un harem. La finesse de ses doigts, intellectuelle blasée.

La cigarette entre les doigts, les cent pas sur le carrelage de marbre, le peignoir de soie trop long qui glissait sur le sol - écume vive et sombre dans son sillage. Encore déçue. Dans le lit, la conquête dormait et Eleonor se demandait qui d'elle ou de ce lui était la proie. Eleonor voulait sortir du champ lexical de la chasse. Marchant avec brusquerie, comme dans les romans. Rageuse. La fumée sortait de ses narines en quantité, composant  un nuage dense autour de sa lourde chevelure de sorte que sa figure, de son crâne jusqu'au sol, formait comme une pièce de marbre flottant dans une mare de pétrole aux teintes métalliques. La déesse bafouée prête à frapper. D'énervement ses traits se durcissaient encore. Et l'homme qu'elle avait fini par réveiller à l'aide d'un verre d'eau glacée. Encouragé à retrouver ses vêtements sur le pallier sous peine de tâter de ses griffes et de ses crocs.

Toutes ces scènes superposées. Eleonor voulait dormir enfin. Rêver.


Lola

On croit se connaître. Pouvoir dire tu vois moi, je suis clairement comme ça. Et ça nous rassure. De penser savoir un peu quand même comment on est. Plutôt sensible, relativement intègre, assez lâche. Inconsciente. Totalement inconsciente du mal et du danger et de la haine. Bête et fière. C'est ce que Lola se disait en tout cas. Moi c'est une certaine forme de bêtise, c'est-à-dire un désintérêt total pour toute argumentation, qu'elle soit théorique, politique, artistique ou sur le prix des carottes. Pas de débat parce que tout peut être débattu sans qu'on n'arrive jamais vraiment à une conclusion théoriquement plus pertinente qu'une autre. Alors Lola la bêtise et les tripes. Même si là encore, pas besoin de bien la connaître pour savoir les murs et les barrières et le nombre incalculable de muselières. Mais pour ça l'alcool et la drogue. Les mecs aussi parfois mais pas vraiment parce que c'est compliqué le corps, la mort. Alors plutôt forts, aveugles et sourds. Tellement centrés sur eux qu'elle pouvait rester invisible jusqu'au fond de l'intime; et ça marchait assez bien. Méthode testée. Approuvée. Validée. Source inépuisable d'inspiration.

Le tout avec un air d'intense réflexion. J'ai besoin d'écrire moi tu vois. Généralement ils s'en foutaient mais ça la sortait des situations inconfortables dans lesquelles elle se mettait. Je ne sais pas quoi te dire je dois écrire. Tu m'as fait mal à la peau je dois écrire. Je n'ai pas envie de regarder ton corps je dois écrire. Je ne sais pas qui tu es je dois écrire. J'ai peur de tout je dois écrire. Je voudrais m'enfuir je dois écrire. Je ne veux pas choisir je dois écrire. 

C'était sans compter sur le matin. Impossible de mentir le matin. Ni pour eux ni pour elle. Jamais le matin n'avait menti. Il avait pu être fraternel quand il ne menait à rien. Il était la plupart du temps aussi chaleureux qu'un cimetière en hiver. Même quand elle avait, à la faveur de son effacement nocturne, osé donner le change sans repenser au passé ni s'inquiéter de l'avenir ou du regard d'un partenaire qui, certes la sentait, mais ne la regardait pas. C'était sans compter sur le matin où si Lola avait été seule elle aurait ri. Dansé peut être un peu aussi. Pris un thé et dansé avec le ridicule qui la caractérisait au quotidien. Replongé dans un lit et dans des draps sans problématiques de performance. Sans fantômes à exorciser.


Amandine

Elle avait été légère et drôle. Sans ambition grandiloquente. Sans envie intense d'exprimer. Juste vivre. Et aimer. Elle l'avait aimé lui et ça lui avait donné envie à elle de faire en sorte que le nid de leur amour soit à la hauteur. Alors elle avait travaillé et elle avait meublé le lieu. C'était beau, c'était propre, c'était cohérent et c'était leur vie. Incrustée dans un lieu fait de murs et de meubles et d'amour. Elle travaillait le jour pour habiter la nuit dans son nid avec lui. Puis ils l'avaient eu elle, la prolongation, l'expression en chair et en os de ce qu'ils avaient fait eux: l'amour. C'était logique et c'était la vie et c'était simple. La vie  comme on la vit. Comme eux la vivaient. Comme il fallait la vivre aussi mais ça elle n'y pensait pas trop. Elle trouvait ça logique et cohérent et même un peu rassurant. L'amour, le logement, l'enfant.

Elle trouvait ça beau, presque parfait, elle pensait juste que pour le confort de l'enfant il faudrait bien doubler l'épaisseur du matelas juste au cas où. C'est ce qu'elle avait dit quand elle avait commencé le deuxième travail. Pour l'enfant et le confort et l'avenir. Sous-entendu peut être les ambitions qu'elle n'avait pas eu elle, qu'elle n'avait pas pu pas eu le loisir l'opportunité d'avoir. Mais ça c'est ce que diront les gens de l'extérieur ceux qui ne comprennent rien et qui ne savent pas parce qu'ils n'ont pas vécu mais qu'ils ne peuvent s'empêcher d'avoir un avis. Sur tout. Toujours.

Elle avait ensuite arrêté de se justifier. Il y avait simplement ces deux assiettes dans le buffet familial qu'elle aimait et qu'elle voulait pour elle mais pas comme ça pas dans son nid comme ça moderne non. Ces assiettes qui valaient quelque chose de ridicule pour des assiettes, sur le plan monétaire. Ces assiettes d'une autre caste d'un autre rang mais qui si elle les voulait, et elle les voulait, nécessitaient un autre écrin. Elle n'avait rien dit de tout ça c'est juste le fruit d'une observation ce qui s'écrit ici. L'achat d'un nouveau vaisselier. C'est-à-dire d'un vaisselier antique qui allait bien avec les assiettes antiques mais pas avec l'appartement puis l'achat de vaisselle parce que les assiettes seules. Mais ça non plus elle ne l'avait pas énoncé, c'est ce que l'observation tire comme sens parce que sinon elle devient folle, à voir l'absurde sans sous-titre. Et les anciens meubles, c'est-à-dire les plus cohérents et les plus modernes qu'étaient même pas fatigués mais qu'allaient pas avec les assiettes, à la rue. Les meubles du début du nid poubelle. Parce qu'il fallait remplacer.

Mais des meubles antiques au milieu de meubles modernes dans un appartement moderne, il aurait probablement fallu un troisième boulot pour arriver à retisser une nouvelle cohérence sur le puzzle difforme de sens plastique. Pour que le nid ressemble de nouveau à. Que l'argent et le confort et l'avenir. Que la monstruosité du vaisselier ne se fasse pas sentir dans une salle-à-manger pas prévue pour. Une histoire de niveaux peut-être. Et quand on l'avait trouvée, ratatinée à quarante ans. Dans un placard à quarante ans. Se balançant les bras serrés sur ses genoux à quarante ans. Quand on l'avait trouvée c'était comme une claque: elle ne riait plus elle n'était plus légère elle n'était plus drôle. Elle n'était plus rien du tout mais elle avait des assiettes.


Sandrine

Elle le savait à présent : elle n’aimait que les fous. Que ceux qui avaient quelque chose de bien plus grand et plus beau qu’elle à penser. Les obsédés, les passionnés. Ceux qui ne la voyaient que comme une pause café bien méritée. Ils la fascinaient. Ceux qui comme elles trouvaient la vie bien trop crue et bien trop conne. Ceux qui rageaient, écume aux lèvres, voyant l’horreur de la normalité. La trivialité de ce qui est communément appelé « pensée ». Ceux qui pourtant savaient aussi produire de la beauté, voir de la beauté, jouir de la Beauté. Et qui ne savaient d’ailleurs s’attacher à rien d’autre qu’à cette espèce de quête impossible du juste et du beau. De ce moment cru et douloureux où les visages se décomposent : incapables de faire face à ce qu’offre le monde. La lumière rase et la paix. L’obscurité. Le silence. Les lumières qui viennent dire au tumulte quotidien cette injonction apaisante « dors. » Calme-toi. Demain ça sera dur à nouveau mais là c’est la nuit et on peut se reposer. S’asseoir. S’arrêter de grincer. Regarder sans pleurer.

Ce que Sandrine se disait tous les jours finissait toujours par l’amener à la même conclusion : néant. S’il fallait donner un sens en mots ça prendrait des pages et des pages. Sandrine savait que toutes ses tentatives étaient désespérées. Elle savait que plus elle parlait plus elle s’éloignait du sens. Que chaque mot figeait la sensation et la tuait, simultanément. Sandrine on lui avait dit que c’étaient les mots son pire fardeau. Si elle les avait aimés un peu moins elle aurait vécu un peu plus. C’est ça que tout le monde disait. Surtout les garçons mais ça les garçons Sandrine le savait c’était pas tellement un problème parce que sans les mots c’était souvent une histoire qui se réglait en deux temps trois mouvements et qui ne menait à rien d’autre qu’à un appétit insatiable qui faisait qu’immanquablement plus elle en avait plus elle en voulait. Et ça Sandrine comme elle l’avait compris elle avait fait le choix des mots d’autant que finalement quand tout autour s’effondrait et quand les gens se demandaient comment parfaire la cuisson du poulet elle était pas mécontente de se torturer les méninges avec des stratégies que d’aucuns auraient qualifiées de reptiliennes pour que les atouts dans ses manches et les jokers qu’elle avait bien au chaud dans la culotte gardent leur fraîcheur, ne s’enfuient pas ou soient remplacés par de la viande encore plus fraîche, plus noble, plus singulière. Parce que Sandrine avait ce défaut-là aussi, un goût bien arrêté pour les hommes forts et faibles à la fois. Ces bêtes où la puissance et la vulnérabilité se mêlent, indiscernables.

Un jour Sandrine avait compris pourquoi la solitude lui allait si bien. Elle pouvait être très près de mourir sans que personne ne le sache. Elle pouvait ensuite revenir à la vie. Pas de rôdeur de l’intime pour jauger son état d’esprit. Pas de nourriture à préparer. Pas de linge à repasser. Pas de souci de l’autre, d’activité à prévoir. La possibilité de se laisser porter par le courant, du néant à l’agitation sans que personne ne sache jamais ce qu’elle faisait de ses interstices, du nombre de portes cochères, d’ascenseurs, d’arrière-cours et même pas tant que ça mais on s’en fout. Rien que la possibilité de passer comme ça d’une rue à l’autre, d’un masque à l’autre, d’un rôle à l’autre. Comme ça. Avec la possibilité de s’enfuir au milieu sans que personne ne sache jamais ce qui avait déclenché le départ. Sans que personne ne puisse dire d’où ça venait. Sans que jamais personne ne puisse retracer. Mais avec l’espoir quand même que l’essence soit gravée dans le coin de la rétine de deux ou trois êtres, comme une façon de les inciter à être eux-mêmes. A fond.



Inspired by M.T.A. and also probably by the beauty of the night

Marie

Marie souffle sur ses doigts rougis et rêve de la cigarette qu’elle va fumer avant l’ouverture de la boutique. Le fond de sa bouche autour de ses dents a encore le goût du café qu’elle a bu histoire de marquer la transition entre la nuit où elle dormait et c’était bien et ce jour qui dit bien qu’il est jour avec son brouillard épais et glacial, avec ses lueurs grises et humides comme la mort. Les gens se pressent, Marie se presse aussi. Il faut gagner les cinq minutes qui feront la différence. Celles où elle pourra fumer sa putain de clope du matin : dernier refuge avant la tempête du travail. Ses objectifs, ses pauses minutées et son rythme tragique. Les sourires imposés, les étapes à respecter. Marie le matin a le cerveau gelé. Marie le matin repense à sa nuit sans trop y penser pour que n’émerge pas dans sa journée les pics d’envie qui parcourent le paysage onirique de sa vie fantasmée. Quand ils la veulent enfin. Quand son cerveau s’éteint. Quand, avec un sourire brillant de provocation et un regard de catin, elle joue. Marie le matin tout ça elle le calfeutre dans un coin douillet de son crâne pour qu’il lui reste l’espoir de la nuit prochaine, du rêve.

Marie le soir et le matin pense à l’encre diluée par la pluie sur toutes les feuilles qu’elle a distribuées. Marie sait très bien ce qu’elle impose, comme elle se répand et comment sa vie est bien conne, au fond. Marie sourit souvent même quand elle hait tout ce qu’est la personne en face d’elle. Marie est faible c’est évident. Marie s’en fout. Marie sait par exemple le nombre incalculable d’impasses dans lesquelles elle a foncé tout en sachant qu’il n’y aurait rien à l’arrivée. Marie ça l’arrange le néant, c’est moins difficile à gérer que quand les hommes sont faits de chair et de sang. C’est que pour la chair et le sang elle a la fête, celle qui ressemble à un grand supermarché de la sueur. Les hommes sales et qui titubent, qui ne la voient pas vraiment à cause de l’alcool dans lequel leur regard s’est noyé peu avant minuit. Les hommes sales qui la veulent, elle ou une autre mais elle aussi parce que l’humour et l’alcool. Les hommes sales et lâches qui, désespérés comme elle le jour, trouvent dans d’infinies lignes blanches le courage de faire vibrer leurs chairs à la hauteur espérée. Car la réalité, et ça aussi Marie le sait, c’est que souvent la nuit les chairs s’accordent sans préméditation et sans calcul autre que le diktat de l’envie ce qui fait que la nuit est moins un leurre qu’une utopie.

Et le jour ce qu’il faut faire, et ça aussi Marie le sait, c’est suivre un protocole bien établi qui fait que les dernière effluves de la nuit peuvent être savourées dans le métro l’œil éteint, bien enfoncé dans son intime. Et d’ailleurs, cette dernière étape du protocole est souvent celle qui fait le plus marrer Marie parce que c’est dans cet interstice-là, dans la neutralité des transports en communs ou des grands magasins, qu’elle est le plus à même d’être cueillie et que si jamais par le plus grand des hasards l’un d’entre eux arrivait là et la coupait en plein dans sa divagation il émanerait d’elle enfin ce truc incroyable qui est le pouvoir de la féminité et qui fait que l’homme tonitruant tout à coup se tait et ne rêve que de s’assoir tant le choc est énorme de voir un être humain, là comme ça, transformé en femme.


Inspired by P.I. Slightly out of focus [285]

Maxine

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Maxine le rail de coke le matin quand elle se levait. Depuis le lycée. Maxine les yeux explosés et le corps en mode ondulatoire. Depuis le lycée. Maxine que les hommes regardaient pour sa bouche et pour le mode ondulatoire, depuis bien avant le lycée. Maxine les parents. Maxine une enfant.

Et lui qu'elle aimait et qui l'aimait aussi elle le savait mais qui ne pouvait pas s'empêcher d'arracher un à un les quelques mécanismes qu'elle avait conçus pour que sa personne tienne la route. Et lui qu'elle aimait et qui l'aimait aussi elle le savait mais qui lui plantait des poignards dans l'égo, allant du haut vers le bas, arrachant la peau de son être avec une délicatesse effarante. Et lui qu'elle aimait et qui l'aimait aussi elle le savait à tel point qu'elle aurait pu crever de ses mains pour qu'il comprenne enfin à quel point ce qu'il faisait la détruisant le détruisait lui aussi. Et lui qu'elle aimait. Elle aurait voulu s'appeler autrement pour qu'il comprenne. Elle aurait voulu avoir la force de le gifler et pas l'envie de le serrer dans ses bras d'onctuosité. Elle aurait voulu tu vois que sa façon d'être au monde à elle soit un remède à ses maux à lui puisqu'elle voyait très bien dans tout ce qu'il faisait à quel point leurs similitudes dépassaient l'origine de leur maladie mutuelle. Elle aurait voulu lui montrer un à un les mensonges qu'il faisait mais elle aurait voulu ne pas l'amoindrir. Elle aurait voulu lui montrer à quel point sa force incommensurable c'est pas de là qu'elle venait. Elle aurait voulu qu'il lui fasse confiance mais elle savait aussi que pour ça il aurait fallu qu'elle ne soit pas comme elle était.

Quand elle le regardait il flippait de ce qu'il voyait elle le savait Maxine mais elle pouvait pas faire autrement. Fascinée et offerte là où elle aurait dû et pu être elle et forte mais Maxine c'est pas ça elle sait pas réagir avec stratégie. Elle donne à voir ce que son corps fait comme mouvements comme seul témoignage d'authenticité. Elle donne ses yeux comme seule expression sincère. Elle serre ses mots très fort dans son gosier pour pas se laisser aller à mentir. Et Maxine qui de toute façon quand c'est comme ça peut pas faire autrement que de montrer comment elle est profondément, merveilleusement, sensuellement tarée. Maxine un jour va crever c'est forcé mais Maxine aura aimé la vie comme on baise un amant: avec intensité.



Inspired by A.P.'s Chanel, mixed media on glossy paper

Miranda

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Miranda avait autrefois été un homme. C'est ce que disaient ses papiers. Mais il y avait eu cette fille un jour qu'il avait aimé et cette femme qu'il aimait il ne savait pas pourquoi il n'avait pas pu. C'était impossible qu'une fille comme ça s'intéresse à lui, inconcevable. Alors il l'avait trompée. Pas une fois et pas comme ça, par accident. Par appétit peut être mais surtout pour se salir. Pour rentrer chez lui et la regarder et posséder son corps à elle avec dans son esprit l'horreur de son geste, des images superposées pour le torturer. Miranda quand elle ne s'appelait pas encore Miranda croyait qu'il allait en crever de ce supplice qui faisait que son corps et son esprit passaient leur temps à se rebeller, à le rabaisser, à traîner la beauté de la vie dans la boue pour mieux la sentir. Miranda dit que c'est ça le début de l'histoire, le pourquoi du comment. Que quand il était homme il était triste et sale et seul. Qu'il ne pouvait pas trouver une fille sans la salir et sans se salir et sans salir toutes les autres aussi. Il les aimait pourtant les femmes, surtout la sienne mais il les salissait et comme il se repentait et comme elles l'aimaient aussi elles finissaient immanquablement par lui pardonner parce que pour le reste c'était parfait. Les rires, les sourires, les repas et le sexe, tout parfait. Il avait fini par arriver à la conclusion qu'aucune ne le voyait vraiment tel qu'il était. Qu'aucune ne le comprenait comme il les comprenait elles. Parce que c'était parce qu'il les comprenait qu'il les trompait. Parce qu'il les admirait aussi.

Seul et désespéré un jour Miranda avait décidé de changer sa vie. De s'infliger dans le corps ce que de son corps il infligeait à celles qu'il aimait. De traverser le miroir pour que la souffrance devienne tolérable. De devenir ce genre qu'il aimait tant. Personne n'avait compris ce retournement de situation. C'est ce qu'il pensait et c'était pourquoi il était parti au bout du monde dans un trou paumé refaire sa vie. Elle pensait qu'ils auraient dit mais reste un homme si t'aime tant les femmes. Elle pensait que les explications auraient tout gâché. Elle regrettait pas Miranda. Elle souffrait toujours du coeur parce que c'est un organe beaucoup trop complexe pour le libérer d'un coup de bistouri et de lipstick, c'est évident. Mais elle souffrait d'une façon plus authentique et en adéquation avec ce qu'elle était au fond, avec ce qu'elle sentait tu vois. Miranda pleurait parfois la nuit mais elle avait pleuré aussi avant quand elle était encore un il. C'est juste que ses larmes maintenant avait un goût de sel et une abondance qui la soulageait. C'est juste que maintenant elle pouvait leur parler aux femmes et se faire entendre, partager ce qu'elle sentait comme jamais. Parfois ça lui manquait c'est sûr les attributs du mâle mais il lui suffisait d'enfiler un jean et elle pouvait ressentir encore un peu la puissance d'autrefois. Alors ça allait, un peu.


Lison

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Lison sortait son chat au bout d'une laisse. Pendant des mois, il avait tiré sur la laisse. Il essayait de se barrer. Il se jetait sur les jambes des passants. Pendant des mois, Lison l'avait trainé comme ça sur le sol, toutes griffes dehors et le regard acéré. Il pipait pas et tout le monde disait que c'était pas normal un chat comme ça au bout d'une laisse. Elle s'en foutait Lison que ce soit normal ou pas le chat, la laisse. Tout ce qui comptait pour elle c'était de pas être seule quand elle allait entrer dans le café. C'est que depuis des années en fait Lison se droguait au zinc des cafés. Les couleurs des zincs de cafés usés par le temps et par le passage des coudes, des plateaux et des tasses de café. La monnaie qui tinte à chaque fois différemment mais toujours avec cette qualité métallique qui lui faisait mal aux dents. Une douleur agréable qui faisait qu'elle se léchait systématiquement les babines. Dans sa tête. Pour pas faire peur aux gens. Parce qu'avec le temps c'était devenu de plus en plus difficile de trouver des gens pour l'accompagner. Non qu'elle soit intolérable le soir dans les bars. L'alcool se voyait principalement dans ses yeux et dans ses joues gonflées. Ça la rendait pas méchante ou débile. Mais des gens tous les soirs pour l'accompagner avec le temps c'est compliqué. Il y avait les histoires de coeur qui sont le pire fléau. Qui enferment les gens sur eux, en eux. Qui leur donnent de l'importance et où ils voient pas comme ils meurent à petit feu (on dit ça parce que leurs organes fonctionnent encore mais pour de vrai c'est tout d'un coup: l'amour et la mort, pareil, simultané, comme un poisson dans un bocal). Il y avait depuis quelques temps et c'était pire encore les enfants. Parce que ça donne de l'importance les enfants. Toutes les bouches autrefois amies et maintenant plissées autour d'un mot laid comme responsabilité. Il y avait aussi la condescendance cadre supérieur. Tu vois moi le boulot. La nuit dormir. Etc. L'inquiétude finalement du cadre sup père de famille et amoureux: mais tu vas pas te saouler tous les soirs non plus Lison? Et sinon qu'est-ce tu fais pour gagner ta vie?

Dans l'absolu c'était pas vraiment un problème puisque la solitude elle aimait ça Lison. C'était juste les portes d'entrée des bars et des cafés qui la faisaient flipper. L'angoisse des regards. La peur. Le vertige. Le manque de protection. C'est pour ça qu'elle avait acheté une laisse au chat. Pour qu'on regarde le chat pendant qu'elle s’agrippait à la vie et au comptoir. Pour que le chat ronronne un peu aussi avec son regard féroce et ses griffes de pacotille. Pour qu'on s'imagine qu'elle aussi était douce et cruelle. Et puis maintenant le chat, histoire de bien faire taire tout le monde, paradait solennellement au bout de sa laisse comme un prince, comprenant son rôle crucial dans les échappées de Lison. Attirant l'attention des clients du bistrot quand elle sombrait pour qu'elle ait le le temps de reprendre ses esprits. Ondulant entre les jambes des passants quand il voulait la faire rire. Plongeant ses moustaches dans son vin quand il voulait la faire taire. Mettant son derrière sous son nez quand l'heure de rentrer approchait.


Inspired by a crocodile

Salomé

Shadows settle on the place, that you left. Our minds are troubled by the emptiness. Destroy the middle, it's a waste of time. From the perfect start to the finish line. 

Salomé maquillée, en fourrure. Des talons et le souffle qui fait de la fumée dans le froid devant la salle de concert. Salomé attend ses proches pour leur montrer que le lipstick et la beauté ça permet de régaler un peu tout le monde. Salomé attend. Salomé espère que tous ceux qu'elle a mis sur liste viendront et verront là sur la grande scène du music hall son amant qui les a invités grâce à son oeil à elle, grâce à ses dents et aux mille reflets dans ses cheveux quand elle les bouge. Salomé a poireauté une heure pour s'assurer qu'oncles et tantes, cousins, cousines, petits frères et grande soeur, tout le monde soit arrivé. Salomé à l'entrée elle bouscule pour montrer l'importance de sa personne. Je suis là oui c'est moi et là c'est ma famille et le music hall c'est comme ma maison puisque l'homme de mes nuits chante dans le micro. Quelques pellicules tombent dans les profondeurs de la fourrure noire. Trop peu nombreuses pour qu'on les voie vraiment. Elle se secoue.

Au fur et à mesure que les noms sont égrainés, les invitations se distribuent. La famille passe les contrôles et Salomé sourit. La crinière électrique. Les dents luisantes. Salomé donne son nom et puis Salomé grince. Rayée. Rayée de la liste d'invités tandis que la famille peut entrer. Scandale impossible, poussière venant gripper le rouage pourtant parfait d'une soirée qui devait la célébrer. Salomé et les yeux qui brillent, les lèvres qui viennent propulser des dents et une langue enragée. Pauvre liste et pauvres gens qui ruinent sa soirée comme ça. Le trait de stylo noir qui ne pardonne pas. Là, gras, en plein milieu de son nom, l'encre a bavé. Rayée. Rayée de la putain de liste, Salomé pourrait escalader toutes les barrières du monde pour étriper tous ces employés qui comprennent rien à ce qui qu'elle est devenue grâce à ce corps entretenu et à ce sourire parfait. Salomé pourrait les tuer là comme ça. Salomé veut taper un scandale tandis que dans la salle elle entend la musique qui étend son emprise sur le public. Salomé va chialer.

En face les gens sourient un peu gênés devant son attitude extrême. L'arrivée tardive, le bruit, la famille. Salomé qu'est encore plus belle quand elle crie. Salomé qui ne sait pas garder son calme et sa place dans les rangs. Salomé qu'ira loin ou qui s'explosera les dents fonction des gens qui mettent ou rayent son nom de listes. Salomé qui sait pas encore tout ça, à quel point son envol dépendra de ses rivales et de l'effet du rail de coke sur le mec qui la mettra sur la prochaine liste ou qui l'enlèvera. En attendant, Salomé dans son plein droit hurle sur le tapis rouge, reflétée dans les vitres des portes. Son noir et le rouge vif de son lipstick qui tiennent malgré la bave et les larmes. La famille qui n'en peut plus. Les cousins qui veulent voir la scène et la mère qui s'inquiète pour sa fille et qui croit que finalement elle l'a pas bien élevée, dressée. Salomé qui meurt là comme ça tandis que le trait noir ne bouge pas de son nom.


Elodie

Elle disait c'est pas le coeur c'est la gorge, littéralement, elle a un goût de cendres. Alors je bois du Martini parce que liquoreux ça veut dire que ça colle et que ça choppe les cendres au passage. Parce que ça veut dire que le sucre en saturation va effacer le goût qui envahit ma bouche jusqu'à en gratter ma gorge. C'est même pas des vraies cendres puisqu'en fait tout ce que c'est et la seule raison pour laquelle on en est arrivés là c'est que je me suis noyée dans ma propre crinière que je sentais pour essayer d'occulter les odeurs humaines qui saturent ce lieu dont je voulais être partie il y a des heures déjà.

Oui mais voilà machin et ses amis. La plaie des amis. Faut sourire aux amis alors même que de toute façon je sais déjà ce qu'ils pensent de moi les amis. Propre et nette. Pas funky. Pas libérée. Pas exotique. Pas cultivée. Moi je m'en fous quand machin est avec moi il oublie ce que disent ses amis. Il n'a d'yeux que pour moi. Moi mon corps qu'est jamais hideux même quand je le voudrais. Moi ma gueule et mon sourire et ma façon d'être honnête. Il dit qu'il a jamais vu ça. C'est qu'il a jamais cherché je crois. C'est pourtant pas compliqué. Et ses amis qui savent ça, qui voient mon corps et s'en est dégueulasse qu'ils le retiennent alors que moi tout ce que je veux c'est rentrer m'étendre avec lui et le laisser m'étreindre. Lui reste pensant qu'ils ont des choses à lui dire alors que les regards et les paroles sans subtilité ne trompent pas: je suis de la putain de chair à saucisse. Si au moins j'étais assez conne pour ne pas le voir. Mais non, c'est pire encore de voir parce qu'on ne te le pardonne pas.

Et à force de sentir mes cheveux et d'attendre que machin se décide enfin à ramener son trophée de chasse - moi, putain de moi - chez lui, je me suis endormie. C'est là où tout s'est passé. Dans mon rêve j'étais habillée en plastique et on me promenait dans une bulle transparente de façon à ce que tout le monde me voie. J'avais  l'impression qu'il semblait logique aux yeux de tous de penser que j'étais bénie tandis que moi je me sentais franchement mal et que je rêvais d'un sale pantalon dans lequel zoner en mangeant des pistaches. Et j'étouffais. Littéralement d'ailleurs, c'est ce qui les a alertés, ma toux. Ils disaient, ça faisait comme un masque à gaz sur ta gueule tes cheveux. Mais ta bouche un aspirateur trop gourmand. Tu toussais toussais toussais. T'étais rouge. Ils riaient. Machin m'a dit après qu'il aurait jamais cru mais qu'à un moment il a été rassuré sur mon humanité parce que le rouge et les larmes ça brisait ma beauté qu'autrement il trouvait irréelle.


Inspired by V.M.'s Ahlam chignon coquillage

Margaux

Cup of coffee went down nice tonight/I had been feel a bit moodkey/Then I sit up straight and proud, I knew I was a man/Thought mama: "He done me proud."/Here comes a cocaine man/Here comes a night/We wear friendly smiles/All night/Get better Lucifer's grave/Pray it never stop 

Margaux quand elle vit la nuit pense beaucoup à ce qu'elle vit. Elle essaie de faire en sorte de le vivre bien. D'en tirer un max. De donner le change sans trop en faire non plus mais sans hésiter à faire ce qu'il faut s'il le faut et comme il faut. Après, quand le jour arrive, Margaux angoisse. Peut être que c'était la dernière nuit de sa vie et peut être qu'elle l'a pas compris ça, l'importance de ce qu'elle vivait là. Peut être que plus jamais cette bite là dans son corps à elle. Un sang d'encre qu'elle se fait comme ça à se demander tout le temps où commencent et finissent les histoires qu'elle tisse et qu'elle rompt à mesure qu'elle tente de rester en vie. L'horreur des questions qui irradient son cerveau comme des décharges électriques. La valse des amants qui en réalité n'en sont pas mais auxquels elle croit.

Margaux croit aussi beaucoup à l'instinct qui fait que tu pourras jamais vraiment calculer ce que tu dois faire et que la meilleure option reste de vivre ce qui est à vivre quand ça arrive. Mais quand même, parfois il faut justifier, souligner, faire rêver. Margaux fait donc n'importe quoi pour se faire remarquer sans jamais dire ce qu'elle ressent vraiment au cas où qu'ça serait pas pareil en face et qu'elle l'aurait dans l'os sa franchise. Margaux a beau être faible, elle ne pense qu'en termes de rapports de force. Et puis Margaux parano, Margaux rivalise, Margaux analyse et compare et tire des conclusions improbables de situations et de gens qu'elle ne connaît même pas. Margaux vit de ça. Margaux assise dans son lit avec ses doigts pour compter et sa tête pour calculer.

Un jour Margaux dans la rue, la jupe relevée et des mains sur son cul a pris une claque. Un homme passait, pour lui c'était le matin tandis que pour elle la nuit n'avait pas commencé. La jupe et les collants et la culotte figurants d'une scène qui lui en bouchait un coin. La justesse du moment qui s'amusait à lui crever le coeur et à remplir sa bouche de miel. Le rire qui durait depuis deux heures déjà et qui ne s'éteindrait que bien plus tard pour repartir de plus belle à chaque fois que ces mains-là sur ses fesses ou sur son front c'est pareil. Le rire libérateur et infini qui la parcourait quand elle ne mourrait pas d'envie. Le rire qui répondait au présent à ses question conditionnelles. Ta gueule, jouit.


Polly

"La chanson choc est je crois l'élément déterminant de votre répertoire. Est-ce justement sur la chanson choc que vous comptez pour conquérir d'emblée, pour faire d'emblée la conquête de votre public? Si vous voulez, mais ce n'est pas un moyen de conquête c'est plus un moyen d'expression. " Serge Gainsbourg, avant l'eau à la bouche et après l'arrière garde. 

Polly tout le monde lui disait non mais tu vois quand t'es fâchée c'est que tu dois te soulager. Tu t'énerves. Tu rougis. Tu blêmis aussi. Ta mâchoire se serre et quand on te parle de charcuterie tu vomis. Polly disait non. T'as pas compris. T'as vraiment rien compris. Mordait un ongle, penchait sa tête un peu à gauche et se taisait. Polly souriait mais ne souriait que d'un coin seulement. Ensuite Polly s'esclaffait. Polly, tout le monde savait, était tarée. C'est que Polly semblait réagir plus que penser. Enfin ça c'est logique, Polly était une femme.

Polly buvait du whisky avec des glaçons parce qu'on lui avait dit c'est mal. Le whisky, la pire haleine et les glaçons, c'est vulgaire. Le matin quand elle se levait décoiffée, Polly riait avec sa voix un peu brisée et Polly allumait une roulée. Du café et des amants. De la musique assez variée pour parcourir le rollercoaster de ses émotions de la veille. La fenêtre ouverte sur la cour grise et la cour grise camouflée par une végétation luxuriante. Le maquillage de la veille étalé sur son visage, des restes de sueur entre autres. Les yeux brillants. Polly la fête elle aimait ça. Oui.

Midi arrivé, Polly disait je garde l'eau de ta bouche, le goût de ton mot de trop. Le goût de ce mot qui a émergé comme un bouton de fièvre. Une fleur atroce venue afficher sur tes lèvres à toi le désir que tu avais de moi. La pustule géante de l'envie qui tordait ton visage quand tes mains ne t'appartenaient plus. Cette laideur-là qui fait que t'es joli garçon. Cette magie-là qui montre la bête que tu es quand tu es toi et que tu es à moi. Tu sais, quand tu gifles malgré toi et que tes yeux s'excusent, inquiets tandis que ton torse se bombe, parfait.


Jenna

A un moment j’étais là, à un orteil de ton lit. Je le sentais. Je le voulais. J’étais persuadée que. C’est ce que Jenna m’a dit. Elle m’a dit j’ai pas compris. Elle dit toujours beaucoup de choses, Jenna. Elle étale ses divagations, elle les tartine, elle dit oui merci non pas du tout mais encore et puis aussi. Elle a toujours un putain de truc à rajouter à une conversation dont on se fout carrément. Elle est absolument intolérable Jenna. Parce qu’on pourrait vouloir la faire taire et la consommer comme ça Jenna mais ça n’irait pas. Ça n’irait pas parce qu’au milieu de toute sa merde Jenna a parfois de l’esprit et que c’est cet esprit allié à sa chair qui la rend désirable. Sa chair seule est potable et son esprit sans sa dysenterie verbale a quelque chose de délicieux. Assez grinçant pour n’être pas seulement raffiné. Mais c’est le reste, quand elle est hameçonnée et qu’elle commence son interminable logorrhée. Quand elle ne sait plus se taire parce qu’elle a ouvert cette étrange trappe qui la fait passer du silence au brouhaha. Elle manque de nuance Jenna.

Je crois bien qu’autrement je me la tirerais bien. Je crois qu’on serait nombreux à se la tirer Jenna si elle était pas comme ça, à tant parler. Il doit y avoir quelque chose qui grouille constamment dans ses entrailles et dans sa tête à Jenna. Outre son besoin perpétuel de justifications et d’explications par le menu qu’elle tient de sa mère parce qu’elle le dit elle-même qu’elle sait comment elle est, Jenna. Elle dit que c’est un truc de femme qui s’est exacerbé chez elle. Un truc d’enfant aussi qui une fois qu’on lui a dit il est beau ton dessin, prend l’adulte par la main et lui fait faire de tour de l’intégralité de ses productions picturales ainsi que de ses jouets, ses nounours et ses culottes. Le gamin qui veut qu’on l’aime alors qu’il lui suffit d’être là à dessiner pour que le charme opère. Le gamin qui comprend pas que quand il te prend par la main te privant de ta liberté de l’aimer ou non et qu’il t’entraine dans un inventaire fatiguant, ça fait que tu finis par le trouver irritant, tout chérubin mignon qu’il est intrinsèquement. Jenna elle est comme ça. Il faudrait pouvoir l’éteindre parfois.

Et tu peux pas lui dire ça, sinon elle se casse Jenna. Elle te regarde, les yeux déjà inondés, elle tremble, elle regarde le sol. Elle rougit. Elle vacille et puis elle tombe comme une larve en gémissant qu’elle a rien demandé jamais à la vie qu’elle en veut pas qu’elle veut crever là comme ça ou au moins se cacher pour l'éternité. Elle dit qu'elle a honte et qu'elle peut plus, qu'elle en peut plus. Elle est difficilement fréquentable Jenna, caricature du féminin, émotivité exacerbée. Animal sensible et désespéré.