Cet amour-là

"Elle dit: non, ne pleurez pas, ce n'est pas triste, en rien, en aucun cas. Il s'agit de vous et de pas vous, oubliez votre personne, ça n'a aucune importance. Il ne faut pas se prendre pour un héros. Vous êtes rien. C'est ce qui me plaît. Restez comme ça. Ne changez pas. Restez. On va lire ensemble."

Yann Andréa
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What Castle

I was sick I was cold I was sad
The lights were behind the scene and people endlessly coming out of cars
Legs first. Especially legs in tights, those of comfortable girls.
And there was the queen of the pavement you couldn’t move her
She was proud and when she yelled it smelled like mint but not really
And the men were no were to be seen so she yelled even more
Queen of her castle
Children high on crack fell in her arms
Bright blue bags on their backs, no more tears.
Part of that tribe that never knew the taste of salt
The pleasure of letting go.
No balance for me to find and the queen still yelling
I was sick I was cold I was sad and the city just passed by
The tights and the legs of the girls were just going home and they didn’t see
The way they devoured the pavement while they walked, they didn’t feel didn’t know, didn’t mind
Me there and the cold. Didn’t want to care.
I was scared the queen would fall apart
Her glass first on the ground spilling it’s milky looking mint. French liquor.
Cutting her black skin and letting her red blood run out of her beautiful body
Perhaps the men had gone. Perhaps there were none. The legs could go on.

La ville, la vie, les mots


Se réveille le matin et se dit qu’elle va tout plaquer. Cette ville atroce et sans cœur. Ce pays sans solidarité. Ces gens sans  fondements. Comme ça partir et puis arrêter de souffrir. Ne pas accepter le compromis. Ne pas caresser les rouages. Ne pas se plier à qui que ce soit. Ne certainement pas commencer à se ramollir. Ne pas être tentée du tout. Ne pas céder un millimètre carré au sentimentalisme grandissant qui vient frapper à la porte de ses humeurs. Ne surtout pas penser qu’elle peut se reposer. Ne pas aider, ne pas oublier que les mots les siens sont ce qui importe. Et qu’ils n’importent que s’ils lui échappent. C’est-à-dire que s’ils sont indépendants du reste, qu’ils se foutent de blesser autrui. Qu’ils refusent systématiquement d’être commandés. Qu’ils ne se donnent à personne d’autre qu’eux-mêmes, superbes tyrans du monde qu’elle construit. Ce qu’elle se dit comme tous les matins. Qu’en plus les mots seraient mieux en liberté dans un champs qu’enfermés dans le gris d’une ville conservatrice et grise. Qu’ils n’auraient pas cet intellectualisme ambiant avec son nez hautain pour univers. Qu’ils pourraient se contenter de solitude et de brume matinale. Qu’ils auraient la place de trouver le beau du monde. Dans une vie non ponctuée par l’angoisse pestilentielle du métro. Qu’il n’y aurait pas le divertissement de l’Homme, jamais pareil mais toujours pareillement méchant. Trop nombreux ici. Trop cruel aussi. Que dans ce paysage de solitude et de silence, l’Homme serait un mythe lointain, une chose sans réalité palpable. Une chose que l’on ne craint pas. La liberté enfin. Le matin elle se réveille et se dit ça, que sans le besoin et la crainte et l’envie les mots auraient la place de se rouler dans tous les champs du monde. Qu’ils ont cette musculature nerveuse et solide, fruit d’années de travail. Qu’ils pourraient se promener librement si elle se cassait et qu’elle allait dans cet endroit qui n’existe pas, qui est nulle part mais où ils pourraient être enfin. Qu’ils n’auraient pas peur du ridicule et qu’ils pourraient dire la beauté des herbes qui fouettent les jambes bronzées qui parcourent le Cotentin et que même les centrales nucléaires sont à chialer la nuit quand la lumière artificielle et l’humidité de la mer fabriquent des décors de science fiction rien que pour la décharge électrique qui parcourt son corps quand l’image vient s’imprimer sur sa rétine. Ils pourraient dire aussi sans gêne les fenêtres et la lumière et les murs qui ne sont rien d’autre que le résultat de calculs fonctionnels fait par l’Homme pour loger le plus de gens au mètre carré mais qui malgré ça sont accidentellement merveilleux de géométrie, comme un poème rien que pour son nerf optique à elle, un poème dont le rythme et la musique n’ont rien à voir avec la vie qui se déroule derrière les fenêtres, un poème qui au contraire se construit contre les velléités de ces vies humaines, qui est un poème abstrait et froid mais tellement beau, sans volonté aucune, sans concept, sans affect, sans rapport de force et de lecteur à séduire. Un accident non pas de la nature mais de la culture, où l’Homme fait le beau bien malgré lui, en s’oubliant, où le beau fait enfin sens. Et c’est ce poème le soir quand elle rentre dans les rues de la ville qui la paralyse. Parce que tous les soirs la ville est si belle trop belle pour qu’elle puisse un seul instant penser sérieusement à la quitter. Parce que le soir la ville est si belle trop belle pour qu’elle trouve autre chose à écrire que sa beauté. Parce que le soir la ville est si belle trop belle que les Hommes surgissent comme une façon de la supporter, sa beauté. Parce que le soir la ville est si belle trop belle pour qu’on se souvienne du matin. 

Pas moi

"Pas sûr. Il y a un côté musical et envoûtant dans tes textes. Les cadavres sont sûrs d'eux. Et les dictateurs." Message Privé, Facebook, 11 janvier 2013

Tu n’auras plus besoin de ça pour te prouver ta féminité. C’est ce qu’elle avait dit. Elle avait planté ses yeux dans le miens et égrainé toutes les choses que je devais entendre, les unes après les autres. Elle retournait les cartes que j’avais tirées mais ça ne voulait rien dire les cartes parce que c’était les mots qui comptaient. Ce qu’elle disait c’était que les temps se suivent, que les histoires s’ajoutent les unes aux autres et qu’être ce que j’avais été depuis des mois ne m’empêcherait pas d’être aussi heureuse. Ce qu’elle avait dit elle l’avait dit à ce moment là et les mots n’avaient duré que le temps que les ondes sonores résonnent dans l’air du soir. Ce qu’elle avait dit pourtant elle le disait encore dans le silence et dans l’absence des nuits qui suivirent, atroces de solitude. Elle avait dit tu souffriras encore c’est ce qui fait que tu es forte. Elle avait dit tu aimeras aussi. Là, mes lèvres s’étaient fendues d’un méchant sourire. Parce que moi j’aime pas tu vois. Moi j’écris. Je reste en vie. Je balance mes tripes et celles des autres à la gueule de ceux qui veulent bien lire. Ta gueule elle avait dit. Elle avait dit ça tout sourire. Sourire gentil. Elle avait dit tu verras et tu pourras le faire et malgré ça tu écriras. J’avais commencé à me révolter à dire non tu peux pas me dire ça c’est de la merde tes cartes et c’est injuste ce que tu me dis moi j’écris. Je frotte ma peau contre bitume de Paris, je vais dans ses artères les plus sordides, je mastique tout ce qu’on fout dans ma bouche avec attention. Je mange toute la merde que la vie moderne produit et j’en fais des lignes de béton armé sur lesquelles l’humain qui me lit défonce sa rétine et se prend un peu dans la face ce que c’est d’être en vie. Je peux pas capituler c’est impossible. Tu n’as pas le droit de me condamner à ça, à cette mort lente et neutre de l’amour. Mais elle, avec sa science et ses lubies, elle s’en foutait de mon avis. Elle me donnait le sien. Elle était pas là pour me convaincre. Elle me disait ce qu’elle voyait, ce qu’elle pensait. Et elle pensait elle que j’aimerai encore. Que j’aimerai quelque chose de beau. Que j’avais beau me défendre. Je lui disais que c’était bourgeois ce qu’elle pensait. Elle s’en foutait. Elle me demandait si c’était bourgeois de prendre le temps de respirer à deux sans rien faire. De parler et puis se taire. De croire à la possibilité d’un asile humain. D’avoir le courage de le construire ce refuge. Elle ne disait que ça aimer et puis souffrir. Elle l’avait dit et ça avait duré trente secondes. Le temps à peine de dire non, merci, pas moi. Pas pour moi. C’était fini les jeux faits. Le moment terminé. Ce n’est qu’après. Quand à un moment donné non préparé. Ou alors juste avant quand ce jour-là même il m’avait frôlé. J’avais beau lutter. Faire preuve de courage et de force. La vérité n’avait pas de code moral. Elle ne disait pas solitude et désespoir. Elle était impossible à nier. Elle s’engouffrait dans la chair, ma peau, mes poils, mes nerfs. Elle disait que je n’avais plus besoin de faire ce que j’avais fait et que j’avais le droit d’attendre dans le noir parce que le noir était aussi la couleur de la paix quand les hommes et les femmes déposent les armes et se taisent. Quand la ville continue à produire le tumulte mais que les gens se disent enfin les choses à même le corps.

Sandrine

Elle le savait à présent : elle n’aimait que les fous. Que ceux qui avaient quelque chose de bien plus grand et plus beau qu’elle à penser. Les obsédés, les passionnés. Ceux qui ne la voyaient que comme une pause café bien méritée. Ils la fascinaient. Ceux qui comme elles trouvaient la vie bien trop crue et bien trop conne. Ceux qui rageaient, écume aux lèvres, voyant l’horreur de la normalité. La trivialité de ce qui est communément appelé « pensée ». Ceux qui pourtant savaient aussi produire de la beauté, voir de la beauté, jouir de la Beauté. Et qui ne savaient d’ailleurs s’attacher à rien d’autre qu’à cette espèce de quête impossible du juste et du beau. De ce moment cru et douloureux où les visages se décomposent : incapables de faire face à ce qu’offre le monde. La lumière rase et la paix. L’obscurité. Le silence. Les lumières qui viennent dire au tumulte quotidien cette injonction apaisante « dors. » Calme-toi. Demain ça sera dur à nouveau mais là c’est la nuit et on peut se reposer. S’asseoir. S’arrêter de grincer. Regarder sans pleurer.

Ce que Sandrine se disait tous les jours finissait toujours par l’amener à la même conclusion : néant. S’il fallait donner un sens en mots ça prendrait des pages et des pages. Sandrine savait que toutes ses tentatives étaient désespérées. Elle savait que plus elle parlait plus elle s’éloignait du sens. Que chaque mot figeait la sensation et la tuait, simultanément. Sandrine on lui avait dit que c’étaient les mots son pire fardeau. Si elle les avait aimés un peu moins elle aurait vécu un peu plus. C’est ça que tout le monde disait. Surtout les garçons mais ça les garçons Sandrine le savait c’était pas tellement un problème parce que sans les mots c’était souvent une histoire qui se réglait en deux temps trois mouvements et qui ne menait à rien d’autre qu’à un appétit insatiable qui faisait qu’immanquablement plus elle en avait plus elle en voulait. Et ça Sandrine comme elle l’avait compris elle avait fait le choix des mots d’autant que finalement quand tout autour s’effondrait et quand les gens se demandaient comment parfaire la cuisson du poulet elle était pas mécontente de se torturer les méninges avec des stratégies que d’aucuns auraient qualifiées de reptiliennes pour que les atouts dans ses manches et les jokers qu’elle avait bien au chaud dans la culotte gardent leur fraîcheur, ne s’enfuient pas ou soient remplacés par de la viande encore plus fraîche, plus noble, plus singulière. Parce que Sandrine avait ce défaut-là aussi, un goût bien arrêté pour les hommes forts et faibles à la fois. Ces bêtes où la puissance et la vulnérabilité se mêlent, indiscernables.

Un jour Sandrine avait compris pourquoi la solitude lui allait si bien. Elle pouvait être très près de mourir sans que personne ne le sache. Elle pouvait ensuite revenir à la vie. Pas de rôdeur de l’intime pour jauger son état d’esprit. Pas de nourriture à préparer. Pas de linge à repasser. Pas de souci de l’autre, d’activité à prévoir. La possibilité de se laisser porter par le courant, du néant à l’agitation sans que personne ne sache jamais ce qu’elle faisait de ses interstices, du nombre de portes cochères, d’ascenseurs, d’arrière-cours et même pas tant que ça mais on s’en fout. Rien que la possibilité de passer comme ça d’une rue à l’autre, d’un masque à l’autre, d’un rôle à l’autre. Comme ça. Avec la possibilité de s’enfuir au milieu sans que personne ne sache jamais ce qui avait déclenché le départ. Sans que personne ne puisse dire d’où ça venait. Sans que jamais personne ne puisse retracer. Mais avec l’espoir quand même que l’essence soit gravée dans le coin de la rétine de deux ou trois êtres, comme une façon de les inciter à être eux-mêmes. A fond.



Inspired by M.T.A. and also probably by the beauty of the night

A hundred and one cold nights

And I picked on the whims of a thousand or more, Still pursuing the path that's been buried for years, All the dead wood from jungles and cities on fire, Can't replace or relate, can't release or repair, Take my hand and I'll show you what was and will be.

When winter night falls like that
Cold ice in my brain
Stiff muscles and metal like body
Heart sharp broken

crying in winter is the worst thing on earth
burning tears tearing your eyes apart
drawing painful paths down your red white cheeks
the neverending fountain that is
both abundant and dry
and the sound is muffled and the
pain is great

When the body expresses the pain and suffering it gets all warm
The ice cold heart sharp
Melts as do
The remains of your humanity

Marie

Marie souffle sur ses doigts rougis et rêve de la cigarette qu’elle va fumer avant l’ouverture de la boutique. Le fond de sa bouche autour de ses dents a encore le goût du café qu’elle a bu histoire de marquer la transition entre la nuit où elle dormait et c’était bien et ce jour qui dit bien qu’il est jour avec son brouillard épais et glacial, avec ses lueurs grises et humides comme la mort. Les gens se pressent, Marie se presse aussi. Il faut gagner les cinq minutes qui feront la différence. Celles où elle pourra fumer sa putain de clope du matin : dernier refuge avant la tempête du travail. Ses objectifs, ses pauses minutées et son rythme tragique. Les sourires imposés, les étapes à respecter. Marie le matin a le cerveau gelé. Marie le matin repense à sa nuit sans trop y penser pour que n’émerge pas dans sa journée les pics d’envie qui parcourent le paysage onirique de sa vie fantasmée. Quand ils la veulent enfin. Quand son cerveau s’éteint. Quand, avec un sourire brillant de provocation et un regard de catin, elle joue. Marie le matin tout ça elle le calfeutre dans un coin douillet de son crâne pour qu’il lui reste l’espoir de la nuit prochaine, du rêve.

Marie le soir et le matin pense à l’encre diluée par la pluie sur toutes les feuilles qu’elle a distribuées. Marie sait très bien ce qu’elle impose, comme elle se répand et comment sa vie est bien conne, au fond. Marie sourit souvent même quand elle hait tout ce qu’est la personne en face d’elle. Marie est faible c’est évident. Marie s’en fout. Marie sait par exemple le nombre incalculable d’impasses dans lesquelles elle a foncé tout en sachant qu’il n’y aurait rien à l’arrivée. Marie ça l’arrange le néant, c’est moins difficile à gérer que quand les hommes sont faits de chair et de sang. C’est que pour la chair et le sang elle a la fête, celle qui ressemble à un grand supermarché de la sueur. Les hommes sales et qui titubent, qui ne la voient pas vraiment à cause de l’alcool dans lequel leur regard s’est noyé peu avant minuit. Les hommes sales qui la veulent, elle ou une autre mais elle aussi parce que l’humour et l’alcool. Les hommes sales et lâches qui, désespérés comme elle le jour, trouvent dans d’infinies lignes blanches le courage de faire vibrer leurs chairs à la hauteur espérée. Car la réalité, et ça aussi Marie le sait, c’est que souvent la nuit les chairs s’accordent sans préméditation et sans calcul autre que le diktat de l’envie ce qui fait que la nuit est moins un leurre qu’une utopie.

Et le jour ce qu’il faut faire, et ça aussi Marie le sait, c’est suivre un protocole bien établi qui fait que les dernière effluves de la nuit peuvent être savourées dans le métro l’œil éteint, bien enfoncé dans son intime. Et d’ailleurs, cette dernière étape du protocole est souvent celle qui fait le plus marrer Marie parce que c’est dans cet interstice-là, dans la neutralité des transports en communs ou des grands magasins, qu’elle est le plus à même d’être cueillie et que si jamais par le plus grand des hasards l’un d’entre eux arrivait là et la coupait en plein dans sa divagation il émanerait d’elle enfin ce truc incroyable qui est le pouvoir de la féminité et qui fait que l’homme tonitruant tout à coup se tait et ne rêve que de s’assoir tant le choc est énorme de voir un être humain, là comme ça, transformé en femme.


Inspired by P.I. Slightly out of focus [285]

Grands

http://youtu.be/pm2pxrQPwPk

Oui, toi tu sais l'envie. Si j'avais des talons assez hauts et des jambes capables de ne pas trembler. Si j'étais forte comme je sens que je devrais l'être en face de toi ça marcherait. Si je n'avais pas autant besoin de ce dont j'ai besoin pour être en vie et que je pouvais te pousser jusque dans ces retranchements où tu ne vas pas. Je sais. Tu sais.

Si jamais le soir dans le noir j'étais capable de ne pas fermer les yeux mais de les plonger dans la chair sans hésiter. Si j'étais capable les vêtements et les matières parasites c'est évident ça marcherait. Si mes mains et mon corps et ma tête pouvaient se taire comme tu sais les éteindre. Si pour éteindre ma machine il ne fallait pas que la tienne fonctionne à bloc. Si pour éteindre ta machine il ne fallait pas que la mienne fonctionne à bloc.

Ça tu sais. Tu vois. Tu sens. Quand tu ris parce que tu ne sais pas faire autrement. Quand je compte les heures, les jours, les mois et les années qui nous séparent de ce qui pourrait. Quand je sais que l'impossible est le plus piquant de tous les déclencheurs. Je vois en toi ce que ça donnerait. Que ça ne donnera jamais.

Quand la nuit à Paris il fait froid et quand le vent nous déchire la face. Quand la nuit à Paris n'a pas d'âge et que la musique. La musique la nuit et l'alcool. Les stupéfiants. Parce que c'est surprenant tu sais une histoire comme ça qui n'aura pas lieu mais qu'on voudrait possible simplement parce qu'elle ne l'est pas. La vouloir une fois et savoir qu'une fois c'est déjà une fois de trop. Défaillir quand l'heure approche et quand la nuit appelle.

Attendre ce moment-là tous les soirs. Espérer tous les matins.

Nuit ** Au Nord Est de Vanves

http://youtu.be/pn9CdLKBDVE

La nuit, malpolie et sale, les cheveux crasseux et la bière qui colle aux poils
Les lueurs des réverbères et le froid glacial qui mord le crâne tandis que tes talons
Font tac tac tac sur le bitume parce que tu cours dans une direction inconnue
Dans le but de rejoindre un lit avec un matelas et un gars qui a des mains des bras
Et des jambes comme tous les autres gars et que tu quittes un gars qui a aussi des mains
Des bras et des jambes et qui en plus tu le sais sait exactement qui tu es y a pas photo
Ça se sent dans sa respiration quand il parle qu’il est comme toi et qu’il pourrait te briser
Comme une allumette alors même qu’il est plus chétif de corps que toi et qu’il ne sait pas
Tout ce que tu as vu toi. Oui mais voilà.

La nuit tu ne réfléchis plus et tu apprends à chasser le naturel pour foncer au galop
Dans des draps charnels et beaux dans une nuit qui rit qui est jolie et qui est en cela
Révolutionnaire.

La nuit celle-là ne te change pas et ne change en rien quoi que ce soit à ce qui que tu es
Enfin tu crois mais tu aimes bien la parenthèse entre la nuit et le jour ce temps où ta bouche
Et ta langue ont le goût de la vie et où ton ventre et tes jambes gémissent pour une raison
Que tu ne comprends pas mais qui s’intensifie à chaque fois que la nuit craque et qu’une faille
Spatio-temporelle te permet de remettre le couvert.

Inspired by A.T.M.'s picture: Nuit 11 (2)

Buenos Aires - Stalingrad - Mali


Je te l’ai déjà dit, je n’y peux rien, Buenos Aires vient s’incruster dans ma vie depuis qu’une nuit cet été je t’ai attendu au métro Stalingrad. Parce que cette nuit-là tu vois, jusqu’à la dernière seconde, j’ai pensé partir. Ton retard par exemple m’a irritée, je me disais que tu ne valais pas le coup et que je ferais bien mieux de remonter les escaliers que je venais de descendre pour me rediriger vers cet appartement qui m’hébergeait dans le 1er arrondissement. Mais un mec avec un Jack Daniels dans le futal est venu me parler de sa vie de son fils et de la France qui lui fait mal si mal alors qu’aux States il avait pu aller de commis de cuisine à chef dans un restau parce qu’après tout il bosse bien. Enfin pas plus mal qu’un autre et ça devrait suffire pour avoir le droit de vivre comme n’importe qui. Et moi un mec qui me parle comme ça de sa vie et auquel je peux dire sincèrement que le délit de faciès me révulse et qui me prend pas de haut moi petite blonde bien lotie alors que lui grand noir maltraité, un mec comme ça je ne le laisse pas filer. Je ne lui dis pas désolé j’avais un rendez-vous mais finalement j’ai pas envie alors je me casse sans t’écouter. Non un mec comme celui-là je l’écoute quitte à reconsidérer la problématique du rendez-vous. Quitte à imaginer une nuit entière à parler assis sur les marches du métro Stalingrad pour le cas où le type que j’attends serait aussi con qu’il en a l’air et qu’il se pointe même pas à ce fichu rendez-vous qu’est pourtant sensé actualiser un moment qu’on attend lui et moi depuis une éternité. Un mec comme ça tu te tais et t’écoute en te disant qu’en plus, avec un peu de chance, si ces connards de la BAC passaient et le voyaient – ce qui serait déjà un miracle vu comme il se fond dans la nuit avec sa peau qu’on voudrait bouffer tant elle fascine – bah s’ils le voyaient ils te verraient aussi toi, rassurée et engagée dans une discussion passionnante. Discussion qui pourrait éventuellement du fait de son aspect décontracté pour les gens qui regardent donner envie aux connards de la BAC d’aller se boire un bon café plutôt que de traîner à faire chier des mecs bien comme celui auquel je parle là tout de suite. Et ce résultat hypothétique suffit à justifier ma présence ici en bas de cet escalier. Il m’engage à parler plus du pays dont le type vient et auquel je ne connais rien d’autre que l’effroi à la tv, dans le métro et dans les yeux de tous les passants de France et de Navarre. Ça me fait mal c’est sûr de voir que c’est vrai l’injustice et que c’est vrai la bêtise. Que le type il est là, obligé d’être là parce qu’un jour une nana. Une nana, un gamin qu’est le sien et qu’il peut pas laisser alors la France tu vois c’est pour ça qu’il est là. Et après tout, il va pas lui faire de mal à la France, pas plus que moi ou toi. Il doit l’aimer comme toi ou moi, c'est-à-dire comme un lieu qu’on fait sien par défaut, parce qu’on est là et que c’est comme ça. Et son histoire, celle des States, celle du pays dont il vient et celle de la nana me révulse pas plus qu’une autre. J’entends par là que sa tristesse me touche mais ne me submerge pas parce qu’il vit après tout, comme toi et moi. C’est à ce moment là je crois que je t’aperçois sur le trottoir en face, devant les lumières de la pharmacie. La démarche et la main que tu passes dans tes cheveux, comme pour vérifier qu’ils sont toujours là. Le regard qui fait toujours mille détours. La douceur qui se dégage de toi et dans laquelle on veut immédiatement se blottir. Le son de ta voix tout à l’heure au téléphone me revient, j’aime trop ce son là. Avant même que tu ne puisses traverser je sais que je veux entendre ce son là encore cette nuit. Parler encore. Mais avec toi cette fois.

Inspired by M.T.A's photography, Nuit (10) 2/2