Cet amour-là

"Elle dit: non, ne pleurez pas, ce n'est pas triste, en rien, en aucun cas. Il s'agit de vous et de pas vous, oubliez votre personne, ça n'a aucune importance. Il ne faut pas se prendre pour un héros. Vous êtes rien. C'est ce qui me plaît. Restez comme ça. Ne changez pas. Restez. On va lire ensemble."

Yann Andréa

très bien entraînée

Il avait et a toujours (puisqu’il est affalé sur la table de la bibliothèque à ronfler) ce crâne. Arrivé peu après moi dans une salle presque vide. Installé juste en face de sorte qu’il fut impossible à mon regard de lui échapper (métonymie du corps tout entier). Son oreiller, depuis des heures, est un ouvrage sur l’art abstrait qu’il ne semble pas lire. Son téléphone est branché et ses écouteurs lui ont procuré des sensations, de ça je suis sûre, puisque ses yeux un peu vitreux semblaient battre la mesure. Quand ils étaient ouverts ils m’effrayaient, je les pensais traqueurs un peu lâches. J’avais très peur comme j’ai eu peur des ours dans les bois, des hommes sur les plages et dans les magasins (en caisse, quand ils grognent). Je récitais quelques mantras sensés me concentrer. Je me demandais ce que je voulais, de quel désir j’étais prisonnière. Je croyais aussi très sincèrement que mon vieux Dibbouk enflait tous mes reflets. Je (première personne du singulier, moi, auteur, écrivant, personnage, femme encore jeune) m’accordais beaucoup trop d’importance, tellement que ce n’est qu’au bout de trois heures que j’ai vu : le crâne. Blanc. Cet homme est de peau sombre et chaude, typé comme le sont ceux qu’on appelle indiens sans savoir si tamuls, pakistanais, hindous, sikhs, bouddhistes, musulmans, chrétiens, homosexuels, communistes, royalistes, orphelins ou solitaires. Et son crâne est blanc. Une couche de blanc recouvre sa peau brune et chaude, elle s’arrête où commencent ses cheveux noirs, rasés, repoussant. Sur le sommet dudit crâne, quelques cheveux blancs. A la limite entre le blanc et le noir, des coulures. Un liquide blanc a coulé et séché sur ce crâne. Une pellicule blanche recouvre l’iris de l’œil brun de cet homme. Elle ne semble pas résulter d’un geste, contrairement au blanc du crâne. Elle change peut-être son regard que je ne vois plus maintenant qu’il dort.

Il dort depuis avant quatre heures de l’après-midi, heure à laquelle j’ai quitté la bibliothèque, et dort encore à dix-huit heures quarante trois, heure de l’écrit. Entre deux heures et trois heures, le sommeil pouvait se sentir ; il chancelait, tombait, hébété. Chancelait, tombait, hébété sur sa chaise, jamais au sol. Avec le livre ouvert devant lui à une page que je n’ai pas regardée et qui semblait être fruit du hasard. Son profil entr’aperçu m’a rappelé quelqu’un, peut-être lui autrefois. Ou dans une vie parallèle. Avant ce qui lui est arrivé : de vivre, d’une manière que je n’appréhende pas. Une voix enregistrée, ou très bien entraînée, à un moment a dit qu’il y avait des cours de français ou des informations pour les sans-papiers, migrants, étrangers. Cette voix a contribué à tisser le fantasme de l’homme comme migrant étranger sans papiers ni toit. Elle a consolidée l’à priori selon lequel il ne lit pas vraiment. Et je dis ça je ne l’ai pas vu non plus regarder les images (mais vous savez bien maintenant que je ne l’ai pas regardé, en écrivant je le comprends). Il n’a pas bronché. Et peut-être que si j’ai senti le malaise il était réellement perturbant qu’un homme s’installe comme ça juste en face de moi et de mon petit écran alors que la salle est vaste et que son regard ne s’allume pas. Qu’il fixe. Il y avait un trouble et des superpositions : mes propres démons, sa réalité, nos corps, la vie. Quand il s’est mis à ronfler je l’ai un peu regardé, j’ai d’abord vu son tshirt comme délavé, ou tie and die. Bleu marine ou pétrole et blanc. Mais peut-être que le blanc est le même que celui du crâne, je ne sais pas, il faudrait s’approcher, toucher, demander. Il dort maintenant et j’ai toujours aussi peur. J’écris ma peur.

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